Mémoires orales des industries du bord de l'eau des Pays Asses, Verdon, Vaïre et Var

Publié le par PV

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Dans le cadre de l’opération de mise en tourisme du patrimoine culturel du Pays A3V, l’ethnologue  Corinne Cassé, chargée de mission de l’association Paroles Vives, a effectué du 28 avril au 30 août 2012 une série d’enregistrements pour recueillir la mémoire orale des activités drapières, de la minoterie de la Mure-Argens et de la distillerie de Barrême. Des extraits de ces enquêtes sont audibles sur ce blog depuis l’onglet « Enquêtes Orales ».

 

Ce travail, limité dans le temps, n’avait pas la prétention de produire une analyse close de cette réalité industrielle mais d’ouvrir des fenêtres sur certains de ces aspects concrets : qu’avaient apporté ces entreprises pour la population, quel était le contexte social de leur implantation, de quoi héritaient-elles et qu’avaient-elles laissé ?

 

Les témoins sont les descendants des propriétaires, des contemporains, des professionnels partenaires de ces entreprises, ou de jeunes professionnels héritiers des savoir-faire. Chaque récit d’expériences personnelles et de souvenirs familiaux illustre l’un ou l’autre aspect de l’activité industrielle : la vie quotidienne dans la minoterie, la transmission du métier, l’appropriation et l’intégration des atouts du territoire dans une activité, la recherche de la nouveauté, des évolutions technologiques. Chacune de ces pièces de mémoire personnelle est légitime car elle compose, avec toutes les autres, le portrait vivant d’une aventure humaine, de son territoire, de son époque et de ses valeurs.

 

Trente deux heures d’entretiens ont été ainsi collectées et font partie aujourd’hui des archives du patrimoine commun. Elles sont déposées auprès de l’association Pays A3V, commanditaire du collectage, et auprès de plusieurs partenaires du projet pour sa conservation et sa mise à disposition : les archives départementales 04, la phonothèque de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, le Musée de Salagon, le Service de l’Inventaire général du Patrimoine Culturel, les Communautés de Communes du Moyen et du Haut Verdon Val d’Allos.

Les témoins participant aux entretiens ont donné par contrat leur autorisation pour l’utilisation de leur parole dans le cadre de restitutions muséographiques, culturelles et touristiques. Trente trois personnes sur seize villes et villages, de Barrême à la Foux-d’Allos, ont légué leurs souvenirs sur les entreprises de la région, l’utilisation de l’eau, les évolutions techniques, la vie quotidienne des campagnes des années 1930 aux années 1980.

 

La grille d’enquête utilisée couvrait les trois domaines majeurs et leurs liens professionnels : distillerie et culture de lavande, minoterie, production de céréales et activité de boulangerie, draperie et élevage ovin. Très vite les commentaires des personnes ont révélé une imbrication étroite entre les espaces professionnels. Chacun, chacune avait une expérience plus ou moins lointaine de ces professions, les familles allant souvent de l’une à l’autre pour trouver les revenus nécessaires au foyer. Dans l’ensemble des récits, les thèmes de l’évolution des techniques, de l’ingéniosité et de la créativité dominent largement.

 

Ces souvenirs d’activité sont, pour les témoins, l’occasion d’exposer une réalité rurale difficile pour leurs parents au début du 20ème siècle jusque dans les années 1960 même si leurs souvenirs d’enfance sont colorés d’une sensation plus sereine que la vie aujourd’hui. Ils se situent néanmoins dans un contexte social de travail incessant, sans congé, pour un résultat toujours précaire, permettant tout juste de subvenir aux besoins élémentaires. Les plus modestes louaient leur force de travail dans les travaux agricoles, ceux de la terre, des bêtes et du bois et, lorsqu’ils le pouvaient, entretenaient leurs maigres hectares. Ainsi, l’apparition d’entreprises, même de petite taille, représentait une embauche plus pérenne et un salariat régulier pour des dizaines de personnes et la sécurité de leur famille. Les héritiers de ces entrepreneurs nous ont raconté l’investissement financier et l’intérêt de leurs aïeux pour les avancées technologiques, leur formation, leurs relations avec la population.

 

Cette première campagne de collectage, réduite à quelques personnes, révèle une disposition certaine des témoins à penser leur région sur une longue période de développement et de transitions. Entre l’élevage et la culture comme uniques moyens de subsistance, les villages ont connu les bouleversements des deux guerres, des expériences industrielles, de leur fermeture, des métamorphoses du tourisme (de luxe puis de masse), du chômage des femmes et du départ des jeunes.

Si les difficultés quotidiennes ne sont pas éludées, ce sont les savoir-faire, les compétences et la créativité de ces hommes et de ces femmes qui prennent une place centrale dans tous les entretiens. Les activités professionnelles interrogées rendent compte des liens entre les villages mais aussi vers les régions voisines, Marseille, Nice, Gap, pour vendre, acheter, travailler et se former

Enfin, un éclairage très actuel des professions, éleveurs ou encore lavandiculteurs, expose l’intégration des connaissances fines des expériences du passé dans une exploitation en 2012, avec ses partis pris, la précision de ses savoir-faire, ses choix économiques.

 

Une série de trois espaces est réservée sur le blog du projet à l’écoute d’extraits d’entretiens  sélectionnés :

 

- l’exploitation de la lavande, la distillerie de Barrême

- la minoterie de la Mure Argens, la vie au moulin, les liens avec le monde de la boulangerie

- la vie quotidienne et le travail dans les campagnes à la Foux-d’Allos, Barrême, Saint-André-les-Alpes

 

La thématique des savoir-faire, leur apparition et leur transmission, est transversale à tous les sujets. Cette sélection d’extraits n’est pas exhaustive, elle ne rendra compte que d’une partie de la mémoire collectée, de quelques fenêtres ouvertes sur un ensemble plus vaste que vous pourrez découvrir en écoutant l’intégralité de la collection.

L’intégralité des notices descriptives de la collection est disponible sur le site de la phonothèque de la MMSH. L’association Paroles Vives a été chargée du traitement documentaire de ces enquêtes suivant la méthodologie prescrite par la Phonothèque et la Bibliothèque nationale de France.

 

Nous remercions ici l’ensemble des personnes rencontrées : celles qui nous ont aidés dans la construction du terrain ainsi que les témoins et leur famille, pour leur accueil et leur participation, pour la qualité de leur témoignage et leur volonté de transmettre ces savoir-faire et ces savoir-être comme un héritage commun.

Chacun et chacune est le dépositaire d’éléments uniques de cet héritage et, de fait, un témoin légitime. Dans un contexte idéal, cette mémoire devrait avoir un espace où être déposée, entendue et conservée pour être transmise.

Le projet de mise en tourisme du patrimoine culturel du pays A3V réalise en partie cette mission. La société toute ensemble des vallées peut elle aussi prendre soin de cette mémoire en légitimant cette prise de parole, en la stimulant et en aménageant des espaces de recueil, inspirée d’un célèbre dicton africain : Si tu ne sais pas où tu vas, au moins sache d’où tu viens.

 

Corinne Cassé

Publié dans Restitutions

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